Contexte du marché des engrais :
Les dernières annonces autour du détroit d’Ormuz viennent rappeler à quel point le marché reste dépendant des flux logistiques et énergétiques. Après les tensions liées aux menaces de taxation par l’Iran, ce sont désormais les États-Unis qui interviennent en bloquant à leur tour le détroit.
Dans le même temps, le marché européen entre dans une phase d’attente autour des offres “nouvelle campagne”. Plusieurs acteurs commencent à proposer des volumes issus de stocks résiduels, positionnés légèrement sous les prix actuels, en les présentant comme des tarifs nouvelle campagne. En réalité, il s’agit souvent davantage d’un écoulement tactique que d’un véritable repositionnement de marché.
Dans ce contexte, les prix ont cessé de monter à court terme, sous l’effet des avancées diplomatiques, mais restent ancrés à des niveaux élevés. Le marché ne s’est pas détendu : l'offre reste déficitaire , et la formation des prix échappe en partie à l’Europe.
En plus de cette tension déjà visible, un autre sujet commence à émerger plus discrètement, et pourrait rapidement peser sur les équilibres : le soufre.
Azote :
Solution azotée :
La solution azotée se situe autour de 455 €/t départ Gand en réapprovisionnement. Le marché reste globalement stable, dans un contexte de demande plus faible à l’approche de la fin de campagne.
Les premiers prix pour la nouvelle campagne ont fait leur apparition la semaine dernière. À ce stade, un seul producteur s’est réellement positionné, avec des niveaux très légèrement inférieurs au réapprovisionnement, autour de 445 €/t départ Gand. Sans surprise, la demande à ces prix est restée limitée, notamment dans le contexte de l’annonce du cessez-le-feu en Iran. Pour autant, le marché n’a pas été totalement arrêté : certains acteurs ont jugé nécessaire de couvrir une partie de leurs besoins afin de limiter le risque d'une hausse encore plus importante.
Aujourd’hui, le principal frein à l’achat reste le niveau des prix des céréales. Cependant, si l’on se concentre sur le marché de la solution azotée en lui-même, il est important de rappeler qu’il demeure structurellement déficitaire en offre. Cette situation découle notamment du retrait des produits russes, lié aux taxes mises en place dans le cadre du conflit en Ukraine. L’introduction de la taxe MACF a par ailleurs contribué à restreindre davantage les volumes disponibles, certains producteurs trouvant des débouchés plus attractifs sur d’autres marchés. Il faut noter aussi que le prix de la solution azotée est nettement supérieur dans d'autres parties du monde.
Le cessez-le-feu et l’ouverture de négociations avaient suscité l’espoir d’une résolution relativement rapide du conflit, laissant entrevoir une détente du marché. Toutefois, au regard des évolutions récentes, il est désormais possible que la situation s’inscrive dans la durée et que le prix ait donc du mal à baisser rapidement. Cela pourrait réduire la fenêtre d’opportunité pour importer de la solution azotée hors d’Europe, un décalage qui reste difficile à rattraper dans un contexte déjà déficitaire en offre.
Dans ces conditions, les producteurs européens auraient un peu plus la main pour appliquer les tarifs qu'ils souhaitent à partir du moment où cette fenêtre sera passée.
Il est particulièrement complexe de se positionner aujourd’hui, tant les équilibres dépendent d’une géopolitique susceptible d’évoluer très rapidement et tant le prix des céréales est décorrélé. Dans un environnement où les prix du blé auraient été plus favorables, il aurait sans doute été pertinent de sécuriser au moins une partie des besoins pour éviter tout risque de montée encore plus importante des prix. Il reste cependant encore du temps avant les utilisations et nous continuons de surveiller la situation.
Ammonitrate : un produit plus stable, encadré par le marché européen
L'ammonitrate reste compétitif face à l’urée. Protégés par le CBAM et les mesures antidumping, les producteurs bénéficient d’un avantage structurel qu’ils ont intérêt à préserver. Il se peut qu'ils limitent donc les hausses trop agressives afin d’éviter toute remise en cause de ce cadre réglementaire expliquant que le coût de l'ammonitrate soit aussi bas par rapport à l'urée.
Des tarifs dits « Nouvelle Campagne » émergent sur le marché mais il s’agit plus de la mise en vente de stocks que d’une vraie offre tarifaire pour la campagne à venir. Les producteurs sont encore en réflexion sur le niveau de prix auquel sortir. Le prix de l'urée leur laisse de la place pour sortir encore plus haut que les prix actuels mais ça serait un ammonitrate que les agriculteurs ne pourraient pas se payer sans une hausse des céréales et la demande risquerait d'être faible. De plus, ils savent que l'urée peut aussi redescendre rapidement en cas d'amélioration du contexte.
Urée : un marché toujours sous tension, stabilisé à haut niveau
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Urée autour de 760 €/t départ Gand.
Le marché reste très tendu et continue de servir de référence pour l’ensemble des engrais azotés. La demande asiatique, en particulier indienne, capte une grande partie des volumes disponibles, dans un contexte où plusieurs origines (Chine, Moyen-Orient) sont absentes ou perturbées.
Les avancées diplomatiques ont freiné les hausses, mais le marché ne s’est pas détendu pour autant : les prix restent positionnés sur leurs plus hauts niveaux récents. Les disponibilités sont limitées et toute tension supplémentaire sur les flux pourrait relancer rapidement la hausse.
Phosphore :
Le DAP se situe autour de 790 €/t vrac départ Gand et le TSP 45 autour de 645 €/t vrac départ Gand.
Le marché du phosphore est moins regardé que celui de l’azote, mais il s’est également fortement tendu.
Une partie de l’offre mondiale est aujourd’hui moins accessible : certains acteurs importants du marché restent fortement limités par les contraintes commerciales et les taxes, ce qui réduit les volumes disponibles pour certaines zones comme l’Europe. En parallèle, une part croissante de l’approvisionnement repose sur des acteurs comme OCP Group, qui deviennent des fournisseurs incontournables.
Dans le même temps, la demande reste soutenue dans des zones comme l’Amérique latine, actuellement dans la saison des achats, ce qui capte une partie des volumes disponibles à l’export. Une autre raison de la hausse de ce marché est l’explosion du prix du soufre, composante majeure dans la fabrication de la majorité des engrais phosphatés.
Malgré un phosphore cher depuis plusieurs mois, l’absence de concurrence forte et le contexte rendent assez peu probable une véritable détente avant les utilisations de cet été ou de cet automne. Il pourrait donc être pertinent de couvrir les besoins nécessaires pour des utilisations à court terme.
Potasse : un marché encore calme, porté par effet d’entraînement
Le chlorure de potasse, est autour de 360 €/t départ Gand
Le marché reste globalement moins impacté. La récente hausse semble davantage liée à un effet d’entraînement des autres segments qu’à un déséquilibre fondamental. À ce stade, aucune tension majeure sur l’offre n’est identifiée.
Le soufre : Un risque sous-estimé
Une grande partie du soufre utilisé en agriculture ne vient pas d’une production dédiée, mais de co-produits industriels issus du raffinage du pétrole et du gaz. En pratique, 85 à 90 % du soufre mondial dépend de ces activités, ce qui le rend directement lié aux flux énergétiques plutôt qu’aux besoins agricoles.
Une part importante de ces volumes provient du Moyen-Orient (environ 40 à 50 % des flux exportés). Dans le contexte actuel, toute perturbation logistique ou géopolitique dans cette zone peut donc impacter rapidement la disponibilité.
En parallèle, en Europe, la production de soufre issue de l’industrie chimique recule, avec plusieurs ralentissements ou fermetures de sites ces derniers mois. À noter également que plusieurs pays, dans ce contexte de hausse, ont diminué leurs exportations.
Dans ce contexte de tension persistante, la situation peut se compliquer d’autant que la demande reste présente. Pour le moment, cet effet se fait encore peu ressentir sur les engrais soufrés mais cela devrait apparaître rapidement pour la prochaine campagne si les flux restent contraints. Il faut se rappeler aussi qu'un des engrais soufré les plus compétitifs l'année dernière, le sulfate d'ammoniaque d'import va subir d'importantes hausses à cause de la taxe MACF.
En pratique :
Dans ce contexte, attendre une baisse rapide et durable suppose un alignement de plusieurs facteurs de plus en plus improbables : détente géopolitique, retour de toutes les capacités de production et fluidification logistique.
Une couverture partielle pourrait permettre de sécuriser une partie des coûts, tout en conservant une capacité de racheter en cas de baisse des marchés, mais cela reste très dépendant des stratégies de chacun.
La recommandation de Julie
Dans le contexte actuel, le soufre commence à devenir un sujet à part entière.
Une partie importante de l’offre dépend d’industries aujourd’hui sous pression, tandis que les flux en provenance de certaines zones restent incertains. Ce déséquilibre pourrait rapidement se traduire par des tensions sur la disponibilité, notamment sur le sulfate d’ammoniaque.
Anticiper ces besoins dès maintenant permet de sécuriser une partie des apports, dans un marché où les ajustements peuvent être rapides et les volumes limités une fois la tension installée.
Le sulfate d’ammoniaque présente aujourd’hui un double intérêt : apporter de l’azote dans un contexte de prix élevés, tout en sécurisant un élément qui pourrait devenir plus cher dans les prochaines semaines.