Le marché sommeille, mais les signaux s’accumulent.
Cette semaine : le marché est calme, les agriculteurs attendent et les prix ne bougent guère. Pourtant,
plusieurs signaux méritent attention : la logistique d’import d’ammonitrate se complique, des achats d’urée se
confirment discrètement dans le Nord-Ouest européen, et la solution azotée pourrait structurellement manquer dès
la prochaine campagne. Pendant ce temps, soufre et sulfonitrates se raréfient.
Ammonitrate :
Un marché à l’arrêt, mais des producteurs qui ne peuvent pas attendre indéfiniment
Cette semaine, les achats sont au point mort. Face à des prix des céréales qui restent trop bas pour justifier des
investissements en intrants, les agriculteurs préfèrent reporter, réduire leurs doses ou faire l’impasse sur
certains passages. La semaine dernière, quelques producteurs avaient discrètement testé le marché avec des offres
sur mai-juin. La réponse a été sans appel : très peu ont suivi.
Sauf qu’il y a une contrainte peu visible côté agriculteur : les producteurs d’ammonitrate ne peuvent pas
stocker indéfiniment. La réglementation encadre strictement les quantités stockables sur site industriel
et cette pression structurelle finit toujours par se retrouver dans les prix.
Concrètement, le potentiel de baisse par rapport aux niveaux actuels est limité :
on parle de -20 à -30 €/t tout au plus. À l’inverse, les facteurs d’une hausse brutale sont toujours présents. Dans
ce contexte, un élément compte plus que tout : aujourd’hui, l’ammonitrate est moins cher que l’urée. C’est déjà une
position favorable, et c’est ce qui devrait orienter les arbitrages des prochains mois.
Ce que l’Allemagne préfigure pour la prochaine campagne
Ce qui se passe chez nos voisins nous concerne directement : nous achetons tous sur le même marché européen. En
Belgique comme en Allemagne, les agriculteurs achètent traditionnellement leurs engrais tard dans la saison, sur des
prix français nouvelle campagne. Cette année, faute d’offre claire, ils se sont retrouvés à acheter au prix fort. La
campagne ammonitrate est aujourd’hui bouclée à près de 90 % en Allemagne, et la situation est comparable en
Belgique.
Ce signal est clair pour la suite : avec l’urée hors de portée par son prix et la solution azotée sous tension
structurelle (voir ci-dessous), l’ammonitrate s’impose comme le seul produit azoté compétitif pour la prochaine
campagne européenne. La demande va s’y concentrer, en Belgique comme partout en Europe.
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Ammonitrate 27 :
~430 €/t vrac départ Gand
Urée :
Des achats d’urée se confirment dans le Nord-Ouest européen
Des distributeurs du Nord-Ouest européen auraient finalisé leurs achats d’urée pour couvrir les besoins en maïs de
leurs clients. Ce mouvement laisse présager une demande résiduelle qui devrait se déplacer progressivement vers
d’autres bassins de consommation dans les prochaines semaines.
Pas de détente avant juillet
Le dernier appel d’offres indien s’est conclu sur des niveaux fermes — les vendeurs n’ont pas cherché à casser les
prix. Avec la Chine toujours fermée à l’export et la situation à Ormuz incertaine, aucun signal de détente n’est
attendu avant l’été. Dans le meilleur des scénarios, une descente progressive prendrait plusieurs semaines.
L’urée reste peu compétitive pour la grande majorité des agriculteurs européens.
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Urée :
~755 €/t vrac départ Gand
Solution azotée :
Une disponibilité qui inquiète
Or la solution azotée pourrait bien se faire rare. L’offre n’est aujourd’hui assurée que par un seul producteur
réellement actif. Les origines concurrentes (Russie, États-Unis, Trinidad) sont pénalisées d’au moins 60 à 80 €/t
supplémentaires par le CBAM (mécanisme d’ajustement carbone aux frontières), ce qui les rend non compétitives.
L’offre est donc structurellement contrainte, indépendamment du contexte géopolitique.
Certains agriculteurs belges ont cette saison fait l’impasse sur le deuxième apport d’azote au sol et se rabattent
sur un troisième passage en foliaire. Concrètement, il s’agit d’une pulvérisation directe sur le feuillage, limitée
à environ 20 unités d’azote par hectare ; efficace pour la teneur en protéines des grains, mais moins performant
qu’un passage solide classique. C’est un choix rationnel quand la rentabilité des céréales ne justifie pas de
pousser la productivité. Cela réduit mécaniquement la demande en solution azotée à court terme, mais ne change rien
à la tension structurelle qui reviendra dès la prochaine campagne.
À noter également : par temps ensoleillé avec un peu de vent, le risque de brûlure de la dernière feuille
est réel lors d’un passage tardif en solution azotée. Un facteur supplémentaire qui limite les passages
liquides en fin de montaison.
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Solution azotée :
~445 €/t départ Gand
Soufre & sulfonitrates
Les usines en maintenance : pas d’offre supplémentaire à espérer
Le soufre est hors de prix. Les producteurs, dont la fabrication est souvent en coproduction avec des raffineries ou
des unités chimiques, profitent de la période creuse pour mettre leurs installations en maintenance. Aucune offre
supplémentaire n’est à attendre avant plusieurs semaines. Les sulfonitrates se raréfient. Pour les
agriculteurs qui n’ont pas encore sécurisé leurs besoins en soufre sur colza ou céréales, la marge de manœuvre se
réduit.
Phosphore — DAP & TSP
Le colza soutient la demande, mais le produit reste difficile à trouver
Le colza affiche des cours bien orientés cette saison, ce qui devrait maintenir les applications de phosphore
prévues. La demande est là. Le problème n’est pas le prix : c’est la disponibilité physique du produit. L’offre en
DAP et TSP reste très dépendante des marchés internationaux, et les nouvelles offres se font rares.
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DAP (18-46-0) :
~830 €/t vrac départ Gand
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TSP (45 %) :
~660 €/t vrac départ Gand
Potasse — KCl
Marché stable cette semaine, sans évolution notable.
KCl :
~360 €/t départ Gand
La recommandation de Julie
Super 18 : phosphore et soufre bien approvisionnés en un seul produit
Dans un contexte où le soufre est hors de prix et où les sulfonitrates se raréfient, le Super 18 est l’une des
rares anomalies positives du marché. Sa composition : 18 % de P₂O₅ soluble à plus de 90 % dans l’eau
(disponible immédiatement pour la plante) et 28 % de SO₃ — phosphore et soufre en un seul épandage.
Son avantage structurel : il est fabriqué exclusivement à partir d’acide sulfurique, sans acide phosphorique.
L’Europe dispose d’une industrie sulfurique solide — en Allemagne, Belgique, Espagne et Scandinavie — adossée à
ses grandes fonderies métallurgiques. Le Super 18 est donc bien moins exposé aux aléas des chaînes
longues qui fragilisent le DAP ou le TSP (Maroc, Moyen-Orient). Pour les colzas notamment, dont la
rentabilité reste favorable cette année, c’est une couverture P+S compétitive et bien approvisionnée.